Jeudi 9 février, deux TU-160 Blackjack sont venus à proximité des côtes françaises, un procédé qui agace Paris. Test ou intimidation ?
De tels vols russes sont-ils fréquents ?
C’est la quatrième fois en deux ans que de tels vols se produisent. Les deux bombardiers stratégiques russes TU-160 Blackjack venus du nord de la Russie ont d’abord été repérés par des systèmes d’alerte norvégiens, et ils étaient accompagnés par quatre autres appareils qui ont rapidement fait demi-tour. Ils ont contourné le Royaume-Uni et l’Irlande par l’ouest, accompagnés par des Typhoon britanniques, avant de poursuivre leur route vers le golfe de Gascogne. Ils n’ont jamais pénétré l’espace aérien français, qui commence à 22 kilomètres des frontières. Ils volaient à environ 900 km/h et leur trajet ne les a jamais conduits à moins de 100 kilomètres des côtes françaises. Mais leur vitesse maximale de 2 200 km/h leur permet théoriquement de franchir ces 100 kilomètres en trois minutes environ. L’armée de l’air explique que « compte tenu de cette vitesse, la réactivité de notre part est nécessaire, au cas où ils infléchiraient leur course et se dirigeraient vers la limite de l’espace aérien français ».
Le vol des Blackjack était-il conforme aux règles internationales ?
Sans afficher de posture agressive, ces appareils n’ont pas agi conformément aux bons usages. Ils n’ont pas déposé leur plan de vol au préalable et n’ont pas utilisé leurs moyens de communication en entrant dans les « régions d’information de vol », pour signaler leur présence. Dans ce cas précis et l’approche des limites du territoire français, la zone concernée était la LFRR de Brest.

Pourquoi les bombardiers de Poutine viennent-ils chatouiller la France
Plus que des infractions, cette non-observation des codes en vigueur est un manquement aux bons usages définis par l’OACI, institution spécialisée de l’ONU. Concrètement, un tel passage peut conduire les autorités régulant le trafic aérien à dérouter des appareils civils ou à leur faire changer d’altitude, pour éviter un accident. Dans ce cas précis, nous n’avons pas pu savoir si ces appareils russes avaient déconnecté leur système d’identification automatique IFF, comme cela a pu se produire en d’autres occasions.
Comment le contact s’est-il passé ?
L’armée de l’air insiste sur le fait que l’interception, puis l’accompagnement des deux TU-160 se sont déroulés dans des conditions acceptables. Les avions russes n’ont effectué aucune manœuvre dangereuse à l’égard des appareils français (deux Mirage 2000 et un Rafale), et n’ont procédé à aucune tentative d’évitement ou à de brusques changements de cap.
Qui a coordonné le suivi de ces avions ?
La surveillance de la zone concernée par les outils de surveillance de l’Otan met en œuvre le système ACCS (Air Command and Control System). Le 9 février à 7 heures, l’alerte a été lancée par le centre d’opérations de l’Otan d’Uedem (Allemagne), qui a contacté le Centre national des opérations aériennes de Lyon Mont-Verdun. Vers 12 h 30, à l’approche des deux bombardiers russes près des côtes françaises, la Hada (Haute Autorité de défense aérienne) a fait décoller deux Mirage 2000-5 de la permanence opérationnelle de Lorient pour les intercepter et les escorter. Un Rafale de Saint-Dizier rejoint les deux Mirage pour une interception à 13 heures. Les avions français ont accompagné les TU-160 jusqu’à ce que le relais soit pris par des F-18 espagnols, avant que les avions russes repartent vers le nord.
En France, qui a donné les ordres d’interception ?
Les informations ont été transmises par l’Otan, mais la chaîne de commandement est exclusivement nationale, donc française. Les militaires français ont disposé des images radar de l’Otan dès le repérage des avions par les Norvégiens. L’ordre de décollage est du ressort des autorités militaires, en l’occurrence la Hada, constituée par une poignée d’officiers aviateurs du Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes, disposant par délégation du gouvernement du pouvoir de faire décoller les avions de chasse, les ravitailleurs et les avions d’alerte avancée. Le 9 février, ils ont ainsi fait prendre l’air à un avion ravitailleur C-135FR et à un AWACS. Leur délégation de pouvoir est limitée (les détails sont classifiés) et ils ne peuvent notamment pas ordonner l’ouverture du feu, qui appartient exclusivement au Premier ministre.
Pourquoi les Russes viennent-ils asticoter l’Otan ?
Le président russe possède actuellement de multiples raisons d’adresser des messages « amicaux » aux pays occidentaux. Ces vols, qui étaient conduits régulièrement du temps de la guerre froide, et à une échelle bien plus importante, accompagnent la remontée en puissance du dispositif militaire russe. Ces TU-160 ont été vus sur cette même route, poursuivie jusqu’à la Syrie. Nous avions interrogé voici un an la chercheuse Isabelle Facon sur ces épisodes. Selon elle, la nette recrudescence de ces vols depuis 2014 et le début de la crise ukrainienne était autant la démonstration d’un retour en force de la part de la puissance russe qu’un test envers les capacités de l’Otan à y répondre.